A l'heure où les tricopines font une restropective de leur travail, ce qui m'a le plus marquée dans cette année 2009 ce fut la découverte des textes ignobles d'orelsan. Je ne vais pas les remettre encore une fois, mais je vous offre en cadeau de la nouvelle année cet admirable message d'Isabelle Alonzo. Ce texte est un peu long, mais je trouve qu'il est de ces textes dont il faut prendre le temps de les lire :

Source : http://www.isabelle-alonso.com/l-opinel-d-orelsan

" l’opinel d’orelsan
par isabelle alonso - mai 2009
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Le 31 mars, dans « envie de gerber » je rendais compte d’un débat sur LCI au sujet du rap d’Orelsan intitulé « sale pute » [1], dont le clip était sur Internet depuis, paraît-il, deux ans, quand il a été repéré par la blogosphère féminine. Et dénoncé comme machiste. Je faisais le point sur la tolérance ambiante quand on en vient à la violence contre les femmes. Alors que les insultes racistes, antisémites ou homophobes sont majoritairement perçues comme insupportables et justement réprimées par la loi, les insultes machistes ont largement droit de cité. Ce qui est scandaleux dans un cas devient légitime dans l’autre. Nous en sommes là.

Les paroles
Les paroles hyper violentes proférées par un rappeur de vingt trois ans décrivent avec complaisance et une certaine imagination dans l’horreur les différentes tortures qu’un homme trompé rêve d’infliger à la traîtresse qui l’a cocufié. A partir de là, deux camps se dessinent. Dans le premier, on estime que de telles paroles constituent une incitation à la haine. Dans le deuxième, on en appelle à la liberté d’expression, à la liberté de création, on nie tout rapport entre une chanson et la réalité. Et, au nom de ces libertés, on dénonce le recours à la « censure ». Les deux camps ne sont pas à égalité dans l’accès aux médias et au débat.
Le rap n’a pas inventé la violence. Le rap n’invente pas. Il banalise. Il glorifie. Il donne à voir, il donne à imaginer. Il légitime, il normalise. Orelsan est un simple maillon d’une très longue chaîne qui exprime et exploite une misogynie intense, systématique, répétitive aussi bien dans son imagerie que dans ses paroles. Le gangstarap et le pimp rap (pour qui l’ignorerait, « pimp » veut dire maquereau) exhibent les signes extérieurs du luxe version bad boy, clinquante et virtuelle : grosses bagnoles, chaînes en or, bijoux et, évidemment, faisant partie intégrante de la panoplie, filles en string, disponibles, offertes et supposémment ravies de l’être. Images familières, déclinées en masse, folklore juteux basé sur les frustrations des jeunes mâles pauvres, que la presse appelle « jeunes des quartiers ». Le principe, c’est que tout homme dominé socialement peut toujours se défausser en dominant à son tour les dominées absolues que sont les femmes dans le vieux deal perdante-perdante que la société nous réserve depuis toujours et qui convient parfaitement aux souteneurs d’Orelsan.

Quand un clip insulte les femmes, pas de réaction. Qu’il insulte les flics et Madame Alliot-Marie monte au créneau. Le féminin d’oncle tom, c’est tante tomate.

Sans interférer sur la « liberté de création » d’Orelsan, on doit pouvoir exercer la liberté d’expression pour analyser ses écrits et, le cas échéant, en dénoncer le message. La liberté d’expression, c’est pour tout le monde y compris pour nous. Mais ça ne se passe pas comme ça.

Suite à la tempête provoquée par la blogosphère des filles, la maison de disques du chanteur se fend d’un communiqué où il est affirmé qu’ « en aucun cas Orelsan ne se pose en agresseur de la gent féminine » Ah bon ! Celles qui se sont senties agressées par le texte (personnellement, j’ai eu envie de vomir, l’estomac en vrille, et ce n’est pas une image) commettent une regrettable erreur ! Il veut pas dire du mal, il veut juste exprimer une douleur d’homme trompé ! Faudrait voir à pas confondre avec de l’incitation à la haine ! Ça n’a rien à voir ! C’est dingue ce que certaines nanas ne comprennent rien à rien !

Le coup de l’agresseur qui, oups, l’a pas fait exprès, on nous le ressort à chaque fois. Elle est morte ? Meeerde ! Pas de ma faute, je voulais juste exprimer mon désespoir ! Ça coûte cher en vies humaines. En vies féminines, faut dire. C’est
moins grave que si c’était en vraies vies, pas vrai ? La maison de disques précise dans son communiqué qu’il ne faut pas sortir une œuvre de fiction de son contexte. D’accord avec ça. Parlons-en, du contexte. Allons le voir de plus près.

Dans cet environnement il est des choses qu’on ne dit pas, qu’on ne dit plus, parce qu’elles sont non seulement devenues illégales, mais inaudibles. Rappelons aux mémoires courtes que dans les années trente, les chansons racistes, sur fond de colonialisme, et les chansons antisémites, sur fond de montée de l’extrême droite, faisaient bien rigoler tout le monde. « Ma négresse aux lèvres lippues » ou « La noce à Rebecca », c’était super marrant. Sauf, peut être, pour les Noirs et les Juifs, mais la
société de l’époque s’en souciait comme d’une guigne. Dans l’Amérique de la première moitié du vingtième siècle, le consensus raciste était tel que les lynchages de Noirs étaient pris en photo et diffusés en cartes postales (« chers parents, je suis le troisième à droite du dernier rang, sous la flèche… »), lyncheurs à visage découvert jamais inquiétés. Le rapport ? Très simple : une violence sociale institutionnalisée ne peut être combattue qu’à partir du moment où on accepte d’en prendre conscience. Autrement, le massacre continue dans le déni et l’aveuglement.
Massacre ? Pour prendre la mesure du phénomène, dont on commence seulement à parler, il faut l’appréhender dans la durée. Depuis des décennies, des siècles, depuis toujours, des millions de femmes battues à mort, blessées, mutilées par leur compagnon. Des millions de femmes violées, tout le temps, chez elles, dehors, par des inconnus, par le compagnon, par un membre de la famille. En temps de guerre comme en temps de paix. Ça continue. J’exagère ? Non. Il y a sur le sujet des enquêtes, des livres, des chiffres, des témoignages. Irréfutables. Les media découvrirent, à l’occasion du conflit yougoslave, il y a quinze ans, le viol comme arme idéologique. Et s’en scandalisèrent. Sauf que le viol comme arme de guerre, c’est aussi vieux que la guerre elle-même. Et en temps de paix, aujourd’hui, ici, la violence contre les femmes ne connaît ni pause ni répit. Ceux qui en doutent peuvent aller faire un tour aux services d’urgence des hôpitaux. Et à la morgue. Cent mortes par an. Mais faut pas le dire ! Ça fait victimiste, ça fait pénible, jérémiades et compagnie. On sent qu’on lasse l’auditoire, pfff, t’as rien de nouveau à raconter, parce que bon, là, on sature… Pourtant, cette même violence sert de fond et de prétexte à d’innombrables films, épisodes de séries, articles, reportages, non pas en tant que phénomène à combattre, mais en tant que matière première. Comme si les femmes, parmi tant d’autres fonctions réifiantes, avaient aussi celle de réservoir, de batterie pour fournir en énergie la créativité, l’imaginaire et les fantasmes ambiants. Le serial killer est devenu le héros récurrent de tant de fictions que les vrais en deviennent culte. Est-il besoin de rappeler que le serial killer le plus fréquent est un homme tuant des femmes. Mais toute cette fiction, inspirée par le réel, n’aurait en retour aucune influence sur lui. Bizarre autant qu’étrange, non ? C’est pourtant l’antienne qu’on répète chaque fois que des femmes se révoltent contre la haine.

Le déni se perpétue, en prenant des formes nouvelles. On est sorti du silence total pour entrer dans le révisionnisme permanent. La façon dont on en parle permet à la violence de croître et embellir sur fond d’avancée des droits des femmes, comme si elles devaient payer cash pour leur autonomie. Un consensus social incontesté planque, comme de la poussière sous un tapis, la complaisance pour les agresseurs derrière la vie privée (va savoir ce qui s’est vraiment passé, c’est une parole contre une autre), la liberté d’expression ( attention à la censure ! gare à l’ordre moral ! au puritanisme !), le fatalisme (on n’y peut rien, ça a toujours existé, c’est la nature humaine), la pathologie ( faut être malade pour faire ça !), et, bien sûr, la culpabilisation des victimes (le serial killer
dépeceur de gamines avait une mère abusive…). Plus les femmes deviennent autonomes et maîtresses de leur destin, plus elles disposent de la liberté de choisir leur vie, et plus l’agressivité à leur encontre s’exacerbe. La violence s’en trouve t-elle augmentée ? Probablement pas la violence physique (je n’ose même pas imaginer la vie des femmes dans les pays où elles n’ont aucun autre droit que celui de prendre des mandales et faire des gosses), mais à coup sûr la violence symbolique et les processus d’intimidation.

La violence contre les femmes, en tant que phénomène collectif prenant des formes très variées est un non-sujet pour l’idéologie dominante. Ça n’existe pas.
Le 17 avril 2009, sur LCI, le débat Ferry-Julliard, animé par Jean François Rabilloud, aborde la question du rap d’Orelsan et du projet législatif éventuel de Valérie Létard. Les débatteurs commencent par constater la gravité des paroles de la chanson, leur violence, puis par affirmer que pour autant, ajouter un texte de plus à la loi, pitié, ne servirait à rien. Ensuite, ils déplorent la montée des communautarismes. Ok sur ce point. Puis ils affirment que les femmes ne forment ni une minorité, ni une communauté. Ok aussi. À partir le là, si j’étais sur le plateau, j’embrayerais direct sur le fait que la moitié féminine de la population subit une violence spécifique qu’il s’agit de combattre d’abord en en reconnaissant l’existence. Orelsan et son rap haineux ne constituent qu’un infime composant d’un monstrueux patchwork dont, entre autres, l’esprit même de l’arsenal législatif constitue la trame. Mais sur le plateau, comme souvent, des hommes d’âge mûr représentent, en toute neutralité bien entendu, le monde qui pense… Et donc, le débat, alors même qu’il vient d’être affirmé que les femmes ne constituent pas une communauté, prend la rocade « communautarisme », et les femmes disparaissent du sujet même qui leur était consacré au profit des chrétiens, des musulmans, etc…. Rabilloud revient brièvement sur la chanson, et demande quand même à Ferry, père de deux fillettes, quel en serait l’effet sur elles ? Le père répond : « Elles savent que ce n’est pas bien ». Emballez, c’est pesé. « Pas bien » ! « Je vais te foutre en cloque et t’avorter à l’Opinel, sale pute » c’est « pas bien ». Suffit de le savoir, c’est papa qui le dit. C’est tout ce qu’il a à dire, papa, sur le sujet. C’est pas bien d’avorter une femme à l’Opinel. Merci papa, pour le renseignement. Il faudra que les petites aillent chercher ailleurs qu’auprès de leur père la compréhension du monde dans lequel elles vivent et les codes dsurvie qui sont les nôtres. Parce que nous, la violence, on vit dedans.

Les défenseurs d’Orelsan n’ont pas tardé à se faire entendre. En reprenant tous les bons vieux mécanismes. Manque pas un bouton de guêtre à la réthorique machiste.

c’est une fiction, aucun rapport avec la réalité.
c’est du second degré
ça parle d’un mec furieux parce que sa femme le trompe, ça peut se comprendre.
on ne saurait réduire un chanteur à une seule chanson.
il a écrit sous l’empire de la boisson, de la passion, de la fureur…
il a droit à sa liberté d’expression
à sa liberté de création

il n’a jamais voulu agresser les femmes
ce texte est vieux de deux ans
d’autres textes ne valent pas mieux.

Si ça c’est pas des excuses, si c’est pas des explications alors merde, où on va ? Si un mec peut plus exprimer ses états d’âme… Aucun de ces arguments ne s’appliquerait à quiconque aurait écrit l’équivalent au sujet des Noirs des Arabes, des Juifs ou des homos. La proximité avec la cible des menaces (le texte s’adresse à la femme dont l’auteur a été amoureux !) est considérée comme une circonstance atténuante, alors qu’elle devrait de toute évidence elle être considérée comme aggravante. Notre culture, si raffinée, si évoluée et si égalitaire repose encore sur de très archaïques rapports de force directement physiques. Seule la peur des représailles fait
évoluer non pas les mentalités, la barbarie est toujours là, mais le passage à l’acte. A ce jeu là, nous ne sommes pas adaptées.

Quant à celles qui ont eu l’outrecuidance de se déclarer heurtées, de s’être senties agressées et de protester, voilà pour elles un petit stock d’accusations, en vrac : mères la pudeur, flicardes, censeuses profitant de l’occasion pour se faire de la pub perso, partisanes de l’ordre moral qui ne comprennent rien au rap, ne comprennent rien aux jeunes, méprisent les banlieues... Bla, bla, bla, la rengaine ne change pas, n’évolue pas. On l’entend depuis des années.

J’ai la chance de disposer d’une tribune dans Siné hebdo. J’en profite et leur envoie un papier intitulé : « SALE NÈGRE ? RACISTE ! SALE PUTE ? ARTISTE ! »

Moi, tout ce que je veux, c’est comprendre.

Quand un jeune rappeur compensant son manque de talent par la provoque, chante « sale pute, je veux qu’tu tombes enceinte et que tu perdes l’enfant, j’veux te mettre en cloque et t’avorter à l’opinel », il est invité au Printemps de Bourges. Il s’appelle Orelsan, on le présente dans les média comme une « bombe dans le rap français » et c’est un compliment.

Si on écrit « sale juif, j’veux que tu crèves lentement, tu mérites ta place à l’abattoir » c’est la levée de boucliers assurée. Orelsan chante : « sale pute… j’veux que tu crèves lentement, tu mérites ta place à l’abattoir » c’est de la licence poétique.

Si on chante « sale pédé, t’es juste bon a t’faire péter le rectum » c’est un scandale. Orelsan
chante : « sale pute… t’es juste bonne a t’faire péter le rectum », c’est du second degré.

Si on chante : « sale nègre, tu mériterais d’attraper le dass…on verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire » c’est de l’incitation à la haine. Orelsan chante : « sale pute… tu mériterais d’attraper le dass…on verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire » c’est de la liberté d’expression.

Deux poids deux mesures ? Réactions à géométrie variable en fonction de la cible ? D’un côté une sensibilité à fleur de peau qui frise dans certains cas le ridicule, comme pour Elie Domota, le leader guadeloupéen dont je parlais dans ma chronique de la semaine dernière. De l’autre, un déni sur des appels caractérisés à la violence, au meurtre. La haine des femmes serait moins grave que les autres ? Je ne comprends pas. »

Je reçois un coup de fil de la rédaction. Puis un deuxième. Puis un troisième. Mon interlocuteur est un homme tout à fait charmant, sincère, il n’a rien d’un sale type, au contraire. Il a une sensibilité très représentative de l’opinion générale. Mon papier le gêne. Il trouve que je me fourvoie, que je généralise hâtivement, que les paroles ne sont représentatives de rien. Je ne dois pas y voir un texte misogyne, mais juste la colère d’un homme trompé. Je démonte, argument par argument, je suis rompue à l’exercice. A un moment, il me dit qu’il craint que je n’apparaisse comme anti-mecs. J’hallucine d’autant plus qu’il est de bonne foi, porté par un courant idéologique tellement dominant qu’il n’en a pas conscience. A aucun moment le mot censure n’est prononcé. A aucun moment on ne me demande explicitement de changer mon texte. Au terme des trois conversations, je propose moi-même d’atténuer mon papier. J’envoie une version un peu différente, retravaillée, intitulée plus softement « PRINTEMPS POURRI ». Il sera publié dans le n° 30 :

« Un jeune rappeur compensant son manque de talent par la provoque, chante « sale pute, je veux qu’tu tombes enceinte et que tu perdes l’enfant, j’veux te mettre en cloque et t’avorter à l’opinel ». Il s’appelle Orelsan, on le présente dans les média comme une « bombe dans le rap français » et c’est un compliment. Il est invité au Printemps de Bourges.

Si on écrivait « sale juif, j’veux que tu crèves lentement, tu mérites ta place à l’abattoir » la levée de boucliers serait immédiate. Orelsan chante : « sale pute… j’veux que tu crèves lentement, tu mérites ta place à l’abattoir ». Au printemps, ça passe pour des paroles en l’air.

Si on chantait « sale pédé, t’es juste bon a t’faire péter le rectum » ça ferait scandale. Orelsan chante : « sale pute… t’es juste bonne a t’faire péter le rectum ». Pour le printemps, c’est du second degré.

Si on chantait : « sale nègre, tu mériterais d’attraper le dass…on verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire » ça serait de l’incitation à la haine. Orelsan chante : « sale pute… tu mériterais d’attraper le dass…on verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire ». C’est la liberté d’expression du printemps.

Les organisateurs du Printemps de Bourges assurent qu’il ne chantera pas cette chanson-là. Mais il reste invité. Il s’est fait de la pub à moindres frais. Tout bénéf pour lui, tout bénéf
pour les organisateurs. Pendant ce temps là, la violence continue. Aucun rapport ? Soit il n’y a aucun rapport entre la violence verbale et la violence tout court, et dans ce cas il faut faire disparaître de la loi la notion même d’incitation à la haine. Soit il y en a un, et la loi doit s’appliquer quelle que soit la cible de cette haine. Autrement c’est deux poids deux mesures. Et un sens de la justice à géométrie variable ».

La deuxième version est meilleure dans sa conclusion, donc je ne regrette pas. Mais l’essentiel est ailleurs. Il est dans une simple nuance, qu’en experte de la navigation contre le vent, j’ai appris à appliquer en cas de problème : prendre bien soin d’éviter une possible interprétation « anti-mecs ». Péché ultime, par les temps qui courent ! En mettant en cause le « Printemps de Bourges », je ne cible pas la société toute entière dans son machisme
indécrottable, je remet en cause UNE initiative d’UNE instance organisatrice. Je tente de transmettre le message en passant entre les gouttes. Comme ça on pourra dire « Alonso a pas l’air de kiffer le printemps de Bourges », ce qui passera toujours mieux que « y’a une hystérique censeuse anti-mecs planquée chez les chroniqueurs de Siné-hebdo » parce que ça, ça serait juste pas assumable…

Le lendemain du débat intra-siné, je reçois en copie le mail suivant, signé Delfeil de Ton et qui me semble bien résumer la confusion, dès qu’il s’agit des femmes. Comme si les capacités analytiques et critiques se dissolvaient dans le chromosome Y : « Bonjour à tous. C’est au sujet de la chanson du rappeur contre la fille qui l’a
rahie. Ne pas tomber dans le piège de s’en prendre à lui, surtout. Cette affaire ressemble à l’affaire Siné. Ce type fait une chanson où il voue aux gémonies et même à l’enfer proprement dit (voir brûler ton âme dans les flammes) la fille qu’il a idéalisée et qu’il n’imagine plus qu’en train de pomper la terre entière. Sous prétexte que des imbéciles peuvent prendre ses imprécations au premier degré, voilà toute la troupe des censeurs de France qui veut jusqu’à lui interdire de chanter même d’autres chansons. C’est pareil qu’avec Siné : ses propos peuvent être mal compris, donc Siné est un salaud et il faut l’exclure » Delfeil trouve que « Cette affaire ressemble à l’affaire Siné » et qu’elle met sur le même plan la phrase de Siné au sujet du fiston Sarkozy : « conversion au judaïsme pour épouser sa fiancée, juive et héritière des fondateurs de Darty…/…Il fera du chemin dans la vie ce petit » et le texte du rappeur qui promet des tortures à celle qui a eu l’outrecuidance de rouler une pelle à un autre mec. On croit rêver.

Anaïs, chanteuse, auteure-compositrice-interprète bourrée de talent, se solidarise avec Orelsan : « Personne ne m’a jamais reproché tout ce que l’on reproche à Orelsan lorsque j’ai fait ma chanson "Christina"... Si Orelsan déclenche autant de polémique, je pense que c’est parce que justement, ça a l’air trop vrai. Et si son talent était là ? » Dans « Christina », elle chante : « Oh l’enfoiré m’annoncer ça comme ça de but en blanc J’ sais même pas qui c’est cette foutue Christina cette pute en blanc... Une infirmière nan mais j’ te jure Bah faut qu’on t’opère ça c’est sûr Je verrais
bien une ablation Sans tes couilles tu sera p’tête moins con... Oh j’ai du rimmel plein les yeux Et en plus y pleut... »

Sans être un caïd de la littérature comparée, on peut constater que ça n’a juste rien à voir. Que je sache, les statistiques de mecs amputés de la couille par leur gonzesse sont aussi vides qu’une tête de rappeur. Mais bon. Il est des circonstances où il faut se ranger du côté du plus fort. Je comprends, mais ça déçoit la fan de la première heure qui écrit ces lignes.

François Bayrou lui même estime que ce texte est dans la passion plus que dans la violence. Pensez-y le jour où vous votez.

Dans le numéro de 35 de Siné Hebdo, un dénommé
Bernard Joubert signe un papier, dont se désolidarise la rédaction (merci !) intitulé « Le féminisme flicard ». Il ironise (quel talent !) sur ces affreuses femmes qui tentent depuis longtemps (sans y parvenir, dans une Assemblée à 80% masculine encore aujourd’hui, précisons-le) d’inclure dans les textes de loi contre l’incitation à la haine, au même titre que le racisme et l’antisémitisme, le machisme. Ça lui paraît aberrant. Il a l’humanisme sélectif et le sens du maintien des privilèges…

Dans les procès pour viol collectif, aujourd’hui, il arrive très souvent que des ados violeurs ne comprennent pas au juste ce qu’on leur reproche. Abreuvés de pornographie et de rap violent, ils n’ont aucune idée de ce qu’ils infligent à leurs victimes. Et ils s’en foutent. En fait, la société
toute entière s’en fout. Et refuse de voir la moindre courroie de transmission entre la production "culturelle" et la vie des gens.

L’accès au corps des femmes est un très vieux droit de l’homme. Les saccages et dommages collatéraux, même les intellos les plus irréprochables les assument sans états d’âme. Ça leur fait pas mal, à eux. Et les empêcheuses d’abuser en rond se retrouvent en position d’accusées. Vilaines adeptes de la censure.

En attendant, Orelsan, champion de la liberté d’expression quand c’est la sienne, ne perd pas le nord et s’occupe de celle des autres. Ses avocats mettent en demeure « d’interrompre immédiatement toutes [leurs] actions de nature à porter atteinte au bon déroulement de la carrière d’OrelSan » les associations qui en toute non-violence, ont osé faire des sit-in devant les
concerts pour dialoguer avec le public. Qui le sait ? Qui l’accuse d’exercer la censure ? C’est pourtant ce qu’il fait, sans hésiter.

C’est dans ce genre d’affaire qu’apparaît de manière la plus crue et la plus cynique le déséquilibre des forces entre hommes et femmes. Les média sont sous contrôle exclusif masculin. Les femmes mises en accusation, moquées, caricaturées, sommées de se justifier, (Létard et Albanel poussées dans leur retranchement, assurant que non, trois fois non, elles ne sont pas pour la censure, quelle pitié…). C’est bien la parole des femmes qui est censurée en permanence par la bien-pensance dominante, n’en déplaise aux gémissants défenseurs de la liberté d’insulter et d’humilier publiquement.

iA !"